Pourquoi avoir choisi un axe sur le genre dans vos recherches en études germaniques ?
J'ai un engagement féministe ; le premier collectif dans lequel j’ai milité était Nous Toutes 35 en 2019, au moment où j'entrais à l'université. La théorie féministe m’aide à vivre dans la société patriarcale parfois étouffante, et elle est déterminante dans ma vision du monde : quel que soit mon sujet d'étude, il aurait forcément été abordé sous le prisme du genre.
Je m'intéresse aussi particulièrement à l'histoire queer. Cela m'aide dans ma construction personnelle, mais aussi dans mon engagement. Je pense qu'il est primordial de se remémorer les tentatives militantes du passé si l'on veut espérer faire avancer les luttes aujourd'hui. Mon mémoire n’impactera peut-être pas directement les combats LGBT+ actuels, mais il contribue à mettre en lumière une histoire précieuse, largement invisibilisée.
Par ailleurs, les études germaniques connaissent aujourd'hui un renouvellement autour des questions de genre. L'association Genre en Germ', créée en 2023, participe à cette dynamique. Voir émerger de nouvelles approches, qui s'intéressent davantage à la place des femmes et des minorités, donne des perspectives et permet de raconter une histoire plus complète, moins centrée sur les oppresseurs.
Comment avez-vous choisi votre sujet de mémoire, consacré à “la transsexualité comme sujet de débat féministe en Allemagne fédérale (1977-1994)”?
Dès le départ, je voulais travailler sur l'histoire trans, parce qu'il existe très peu de recherches sur ce sujet et que je n'y connaissais moi-même pas grand-chose. On sait que des personnes trans ont toujours existé, mais il n'en reste souvent que quelques traces, par exemple à travers certaines figures du cabaret en France ou en Allemagne.
Mon mémoire de M1 portait sur leur quotidien : les possibilités de transition, les réseaux d'entraide, la manière dont les expériences étaient mises en commun. J'y abordais déjà les liens entre les personnes trans et les mouvements féministes. J'avais envie d'explorer cette question plus en profondeur dans mon mémoire de M2, également dirigé par Valérie Dubslaff.
Ce choix faisait aussi écho au contexte actuel. On assiste aujourd'hui à un regain des attaques contre les droits des personnes trans, avant tout portées par la droite, l’extrême-droite et les institutions patriarcales. Le féminisme est parfois instrumentalisé pour justifier les violences contre les personnes trans. Je trouvais intéressant de revenir aux origines de ces débats et aux réponses féministes qui y ont déjà été apportées
Quelles sont les principales conclusions de vos recherches ?
Le premier constat est que la plupart des arguments actuels contre l'inclusion des femmes trans dans les espaces féministes existaient déjà dans les années 1970. C'est à cette période que ces discours transphobes ont commencé à se structurer.
Le second, c'est que le mouvement féministe était, et est encore aujourd’hui, majoritairement pour les droits et l’auto-détermination des personnes trans, car il reconnait à juste titre que l’oppression sexiste les touche tout autant. Les personnes trans étaient et sont parties prenantes des combats et réflexions féministes. Dans les années 1970-80, des militantes transphobes ont créé beaucoup d’agitation au sujet des femmes trans dans des collectifs et des revues féministes, mais leurs positions virulentes étaient en réalité très minoritaires. On peut citer Alice Schwarzer, aujourd'hui figure de proue du féminisme trans-excluant en Allemagne. Au début des années 1980, elle défendait pourtant publiquement les femmes trans et appelait les féministes cisgenres à lutter à leurs côtés. Voir cette évolution permet de mieux comprendre comment certains discours se sont transformés au fil du temps.
Vous avez reçu le Prix de Master Genre de l’Institut du Genre, dont la vocation est de “soutenir la jeune recherche et encourager la diffusion des connaissances dans le domaine du genre et des sexualités”. Que représente cette distinction pour vous ?
C'est d'abord une reconnaissance qui apporte de la visibilité à mon travail, ce qui est toujours précieux. Pour faire connaître mes travaux dans le monde académique, j’ai également participé au congrès de l'AGES (Association des Germanistes de l’Enseignement Supérieur) début juillet. J’ai aussi en projet un article pour la revue scientifique de jeunes chercheuses et chercheurs franco-allemands Trajectoires.
La dotation financière de 500 euros va me permettre de continuer à valoriser mes recherches et à les partager avec les communautés féministes et queer, héritières de cette histoire. J'aimerais, par exemple, réaliser des fanzines biographiques consacrés à des personnes trans dont j’ai croisé le chemin pendant mes recherches. J’ai trouvé ces récits de vie particulièrement touchants : leurs histoires d'amour, leurs engagements, leurs combats.
Quels sont vos projets après le master ?
J'aimerais me réorienter vers les métiers des bibliothèques, tout en continuant à valoriser et à diffuser mes recherches auprès des publics académiques comme militants. Je continue aussi mes engagements pour une société plus juste et j’invite d’ailleurs toutes les personnes inquiètes de la montée en puissance du racisme et de la violence sociale à rejoindre un collectif, car les enjeux sont grands face à la menace fasciste du Rassemblement national.